Connaissez-vous le Maai* ?

C’est un concept auquel j’ai été initiée à l’occasion de diverses pratiques martiales. Le Maai est l’intervalle nécessaire et juste suffisant pour à la fois être séparé d’un adversaire et être en mesure de lancer une attaque directe. Alors forcément, ce Maai dépendra des « armes » à disposition, et cette distance sera plus importante pour un pratiquant armé d’un sabre que pour un pratiquant à mains nues…

Choisir sa distance en fonction de son objectif…

En photographie aussi, la notion de Maai s’applique. Je travaille avec des reflex me permettant d’opter pour des objectifs toujours très qualitatifs mais aux caractéristiques bien différentes : le téléobjectif me permet de « voir loin » et d’isoler un portrait ou un détail au sein d’une scène qui se déroulerait à plusieurs dizaines de mètres de moi, le grand angle me permet quand à lui de faire rentrer une tranche très large de réalité dans l’espace limité de mon appareil, l’intérieur d’un véhicule par exemple.
Entre les deux, les objectifs « standards » se rapprochent peu ou prou de la vision humaine, un bon compromis entre les objectifs précédemment décrits ne permettant ni de voir très loin, ni d’embrasser un angle de champ très large…

Et le choix de ces objectifs a des conséquences importantes sur la distance avec son sujet à laquelle le photographe se doit d’évoluer… « Obligé d’être à distance » pour utiliser un téléobjectif (qui d’une manière générale, ne peut pas faire de photo nette a moins de 3 mètres). Ça n’est peut-être pas pour rien que les jeunes photographes un peu timides aiment travailler avec ces optiques : on peut être plus discret, « voler » des photos presque sans être vu, on n’est même pas obligé de parler à ses sujets, à cette distance… Un peu comme un photographe animalier qui garde une distance de respect et de crainte avec le fauve dont il saisit l’image.
L’opposé de cette distance est bien sûr d’être « Obligé d’être dans les pattes de son sujet » pour travailler au grand angle (souvent, à moins d’un mètre du premier plan). Inutile de chercher à se cacher dans ce cas : le photographe est obligé d’être physiquement présent, et le plus souvent dans le périmètre intime de son sujet. Il faut donc être accepté par lui pour se trouver là. Il faut aussi connaître un minimum ses mouvements pour ne pas être un obstacle sur son chemin…

Artilleur du 68eRAA revenant au pas de course avec sa bande de munitions [Ref:4320-03-1391]

…en fonction des gens que l’on photographie aussi

Ce jeu de distances utiles pour photographier n’est vu jusqu’ici que depuis l’œilleton du photographe. Mais si le photographe voit ses sujets, puisque c’est son métier, les sujets voient aussi le photographe… (et pas toujours d’un bon œil ! ) et c’est une dimension à prendre en compte aussi !

Les idées reçues sur les photographes sont nombreuses, et les reproches faits a cette profession aussi.
L’un des plus récurrent tient à diverses actions considérées comme ne respectant pas certaines conventions sociales. Quand on photographie nos semblables, leur donner l’impression qu’on se comporte avec eux tels des bestiaux, ou qu’on cherche a leur « voler » quelque chose, fusse-t’elle leur image et de façon bien indolore, ou qu’on ne leur adresse pas la parole… N’est jamais bien vécu !
Et inversement, le photographe (de presse le plus souvent, n’ayons pas peur de le dire) qui se jette dans les pieds de son sujet pour avoir « le » cadre, « la » photo dramatique d’une scène que ses collègues n’auront pas, sans la moindre considération pour la mission que son sujet a accomplir est rapidement détesté, ou parfois remis au pas de façon pas très diplomatique (ce sera le point violence policières sur les journalistes, que je ne creuserai pas plus : il y aurait tant à dire ! ).

Quelle est donc « la bonne » distance ?

Difficile de concilier ces « maai » : celui nécessaire à la réalisation de mon art et celui nécessaire à l’établissement de relations sociales élémentaires avec le sujet que je souhaite immortaliser.

Au 50mm d’abord,

Quand le temps ne m’est pas trop compté, je choisis souvent de commencer un reportage avec un objectif standard plutôt visible (parce que certains sont très discrets ! ), pour être bien identifiée de mes interlocuteurs. Et après avoir salué brièvement mes sujets quand c’était possible, j’évolue dans la zone intermédiaire (2m-7m) en prenant du recul puis me rapprochant, m’éloignant et revenant telle les vagues sur la plage. Pour faire quelques photos proches de la vision humaine, mais surtout pour découvrir parmi mes sujets, via leur communication corporelle le plus souvent, qui est en position de refus et de rejet de la photo, qui est d’une neutralité bienveillante et qui souhaite partager ou se montrer. Ça n’est pas parce que le chef a dit « une photographe sera là » que ses hommes ont accepté chacun « d’être pris en photo personnellement »… Je me charge donc de faire savoir aux réfractaires que je respecte leur souhait de ne pas apparaître de façon identifiable. Ça ne convainc pas forcément tout le monde, mais en général ça détend l’atmosphère. Et je travaille avec les autres !

Militaires du 68e RAA se préparant à proximité d’un PVP [Ref:4320-03-1050]
Une photo toute simple réalisée à 50mm (standard).

… Au téléobjectif ensuite,

Il me reste encore à comprendre la mission/le métier de mes sujets en terme de temps et d’espace, je me suis certes documentée avant de partir, mais entre la théorie et la pratique il y a un monde ! C’est souvent le moment ou j’emploie un téléobjectif, avec lequel je peux me permettre d’être éloignée (+10m) et en même temps d’analyser dans le détail les mouvements et déplacements des uns et des autres. A cette distance je capte des détails, des expressions et des portraits de sujets qui « m’ont oubliée » et se concentrent exclusivement sur leur mission ou leurs camarades en ayant oublié cet élément extérieur perturbant que je peux être. A cette distance je réalise aussi les « vues d’ensemble » qui permettront de positionner les portraits et scènes d’action au sein d’une narration cohérente appelée reportage. A cette distance aussi, je sais que si un de mes sujets s’approche de moi pour échanger, ce sera une démarche volontaire de partage de sa part.

Portrait d’un artilleur du 68e RAA lors d’un entraînement à Canjuers [Ref:4320-03-1290]
Une photo réalisée à 300mm (téléobjectif), ce jeune soldat attendait son tour pour tirer à la 12.7 et n’envisageait pas un instant qu’il puisse être photographié par une photographe à 15 mètres de lui.

… Au grand-angle enfin !

Arrive enfin la 3ème étape et l’aboutissement de ce patient travail d’approche. Puisque je ne suis plus une inconnue pour mes sujets, puisqu’ils ne sont plus des inconnus pour moi, et puisque je commence à comprendre comment ils fonctionnent : je peux me permettre de me rapprocher et commencer à travailler au grand angle (-2m). À mes yeux ces photos là sont à la fois les plus belles et les plus difficiles à faire. J’ai réfléchi à distance aux cadres qu’il serait intéressant de construire, au moments qu’il me faudrait immortaliser, à comment me placer, et placer mon appareil dans un volume… Mais il me faut accepter qu’une poignée de paramètres ne soient pas en mon contrôle : et c’est tout ce qui fait la magie de ce métier !!

Prise de visée lors de la mise en œuvre d’un mortier par le 68e RAA [Ref:4320-03-0250]
Il s’agit cette fois d’une photo réalisée au 11mm (grand-angle), impossible pour le viseur de ne pas remarquer l’objectif l’observant à quelques centimètres de sa main !

Les photos qui illustrent cet article sont issues d’un reportage sur une campagne de tir du 68e Régiment d’Artillerie d’Afrique au camp de Canjuers réalisé à l’invitation du Colonel Pawlovski après un échange sur de très belles photos de tirs d’artillerie. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans un article dédié, mais ça n’est pas tous les jours que les réseaux sociaux sont un espace d’échange dans la convivialité et le respect… alors ça méritait d’être signalé !! Et puis j’en ai profité pour découvrir et apprendre plein de choses, alors #Merci !

* Pour ceux qui voudraient une définition « propre » du Maai sans avoir à se déplacer jusqu’à un tatami :
https://en.m.wikipedia.org/wiki/Maai