Sacerdoce (n.m) Se dit au figuré d’une fonction qui présente un caractère quasi religieux en raison du dévouement qu’elle exige.

J’intervenais il y a quelques temps au sein d’une école de formation d’infirmières, dans le cadre d’un séminaire sur l’intervention des secours en situation de crise. Séminaire où, assez évidemment, je me suis retrouvée à devoir camper « le mauvais rôle » celui de ces journalistes qui veulent tout voir, être partout, faire leurs images… le plus souvent sans grande considération pour les soins, les soignants… ou les victimes.
J’avais conclu mon intervention en expliquant à mes interlocuteurs que j’étais et nous autres journalistes étions « un mal nécessaire ». Certes, nous compliquions leur action, mais nous en étions aussi les témoins. Pour leur donner une place -méritée- dans l’actualité médiatique du moment, mais aussi -et surtout- pour l’histoire. Pour cette histoire bien plus grande que chacun d’entre nous, à laquelle chacun d’entre nous prend pourtant sa part, celle de ces hommes et femmes du XXIème siècle, qui ont été là par je ne sais quel concours de circonstances, qui ont été victimes, ont porté secours, ont protégé…
Qu’à ce titre, laisser des journalistes faire leur travail, ça n’était pas seulement un devoir imposé par leurs chefs dans un pays démocratique aujourd’hui, mais aussi un besoin à plus long terme pour laisser un témoignage pour les générations futures.

Manifestation en fin de journée sur les champs Elysées et autour de l’arc de Triomphe dans le cadre de l’acte 7 des manifestations de gilets jaunes le 29 décembre 2018.

J’ai donc développé mon point de vue à ces jeunes infirmières, m’incitant ainsi sur le trajet du retour à faire le lien entre cette intime conviction et la violence verbale et physique, à laquelle j’avais le douloureux déplaisir d’être confrontée chaque nouveau samedi de manifestation gilets jaunes et qui me valait d’entendre sans cesse la même question:

« Pourquoi les photojournalistes
couvrent-ils ces manifestations des gilets jaunes? »

Soyons honnêtes deux minutes, les photographes qui vont faire des images dans ces conditions ne font pas ça pour l’argent.

Ils sont en majorité pigistes, indépendants donc. Si certains ont la chance d’avoir décroché une commande (pour une petite centaine d’euros au mieux, je rappelle que l’arrêté qui fixe un tarif minimum de pige leur prévoit une rémunération de 60 euros pour 5 heures de travail), l’immense majorité n’ont même pas cette garantie, ils prennent des photos -et des risques- sur place, qu’ils essaieront de vendre eux-même ensuite pour essayer de gagner un peu d’argent (sachant que les agences filiaires seront de toutes façons plus rapides et que le milieu est très concurrentiel).

Si ils ne le font pas pour l’argent, on comprendra assez vite qu’ils ne le font pas spécialement non plus pour la considération d’autrui.

Les manifestants ne les aiment pas (« connard de BFMTV » est l’expression la plus entendue sur place), les forces de l’ordre ne les portent pas spécialement dans leur cœur non plus, les patrons de presse les méprisent (selon le dicton populaire qui veut que « loin des yeux loin du cœur ») et l’Etat… et bien il a fait passer un décret déclarant que rémunérer 60 euros un photographe pour une pige de 5 heures était un tarif honnête… Autant dire que coté respect, ça la pose là.

Si on admet aussi que les journalistes ne peuvent décemment pas TOUS être masochistes,

… Et donc se rendre en manifestation gilets jaunes juste pour le plaisir de se faire malmener, la question du pourquoi être là reste entière. Et je pense que la réponse à cette question devient alors propre aux valeurs morales de chacun de ces hommes et femmes qui ont choisi le métier de journaliste. D’une façon ou d’une autre, on est là « parce que c’est important d’être là » pour des raisons qui nous sont très personnelles. Et ce sont elles qui nous « tiennent » même dans les coups durs.

Maintien de l’ordre en journée dans le quartier de l’Etoile dans le cadre des échauffourées liés à l’acte 3 des manifestations de gilets jaunes le 1er décembre 2018.

En ce qui me concerne: je suis là, pour témoigner de l’histoire de ces gens, en dépit de leur indifférence, de leur mépris ou de leur agressivité pour ce que je suis.

Je suis là, non pas pour me mettre en scène et publier en live sur les réseaux sociaux ma toute petite histoire personnelle de ce que j’ai vu ce jour-là en manif (qui forcément ne sera qu’anecdotique, vite consommée vite oubliée). Non je suis là pour que demain, des historiens, des sociologues, aient de la matière pour raconter à nos enfants ce qui s’est passé, pourquoi et comment ça s’est passé, et qui étaient ces gens qui se faisaient face. Tout cela ne me rendra ni riche ni respectable, mais à mon humble niveau ça me semble être une histoire importante à raconter.

Maintien de l’ordre sur les champs Elysées dans le cadre de la manifestation interdite des gilets jaunes Acte 2 le 24 novembre 2018.

PS: Et rien ni personne, fut-il nettement plus costaud que moi, patibulaire, heureux propriétaire d’un gilet fluo ou dépositaire de la force publique, ne pourra m’empêcher de continuer à faire ce travail, si je le souhaite, comme je le souhaite… C’est un des douloureux inconvénients quand on ne vit pas sous un régime autoritaire: la démocratie préserve les droits de la presse, car la presse préserve la démocratie.