Photographier la mort

24/04/2021 | Carnets de reportage, Secours

Comment faire un reportage sur la Covid sans montrer la mort ?

Certains des lecteurs de mon livre Covid19 ce que veut dire être soignant m’ont fait remarquer que celui-ci contenait des images très dures. Après avoir échangé avec eux, il s’agissait toujours des mêmes images. De celles figurant la mort.

Mais comment faire un reportage sur la Covid sans évoquer la mort ? Les gens meurent de ce virus, et je ne pouvais pas faire l’impasse sur ce triste fait. Photographier la mort, donc. Dans notre culture, elle est sacrée, et un peu tabou aussi, il faut bien l’admettre. Les sociétés occidentales ne montrent pas l’image de leurs morts, on préfère celle des personnes saines et jeunes, bien vivantes en tout cas.

En tant que femme occidentale, assister à la toilette mortuaire ou descendre dans le dépositoire de l’hôpital (la vraie appellation de ce qui est appelé morgue dans les films) n’a pas été chose facile. Et ça n’était pas tant une question d’autorisation, de l’hôpital Bégin ou de ses personnels, que de cheminement interne.

La question que je me suis posée alors (qui est toujours la même qu’à chaque choix potentiellement compliqué en reportage) était « et si ça n’était pas un anonyme allongé là, mais un de mes proches, qu’est-ce que j’accepterai qu’un photographe fasse avec son image ? » une fois le point fait, je suis aller photographier la mort, en sachant ce que je voulais montrer et quelles lignes je ne voulais pas franchir.

[Ref:2020-01-1863] En réanimation, tandis que leur patient vient de rendre son dernier souffle, les soignants, affectés par le décès de celui dont ils n’ont cessé de vouloir la rémission, réalisent leurs derniers gestes pour cet homme.

Je sais que photographier la toilette mortuaire en réanimation a posé question et fait parler dans les équipes soignantes, parce que leur mission est de protéger leur patient et son image, peu importe qu’il soit mort ou vivant, et qu’une fois mort, il est d’autant plus vulnérable qu’ils sont les seuls à pouvoir encore le « défendre ».

Il a donc fallu les convaincre que l’idée n’était pas d’être « voyeur » ou de déshonorer l’image du mort mais bien de montrer leur travail à eux, d’accompagnement de leur patient, jusqu’au bout, quand bien même ils étaient émotionnellement chamboulés par ce qu’ils vivaient.

Je sais que ça n’était pas simple pour eux, et je voulais profiter de ces lignes pour remercier ces quelques soignants qui m’ont acceptée à leurs cotés dans ces moments compliqués pour eux. J’ai fait mon possible pour témoigner de leur action et ne pas trahir la confiance qu’ils m’ont offert.

[Ref:2020-01-6652] Au dépositoire, l’agent d’amphithéâtre sort le corps d’un patient décédé la semaine précédente pour le mettre dans le cercueil que les agents de pompes funèbres lui ont apporté.

Descendre au dépositoire ensuite, découvrir les frigos, le tableau récapitulatif de leur occupation, cet éclairage néon blafard, l’odeur prégnante de produits désinfectants… C’était une première pour moi, et j’ai eu la chance d’y rencontrer l’agent d’amphithéâtre en charge du lieu -qui avait accepté au préalable ma présence- un homme vraiment sympa et bienveillant, qui m’a expliqué ce qu’il faisait à chaque étape, et pourquoi il le faisait. Il avait clairement une passion pour son travail et mettait un point d’honneur à bien le faire.

Et avec l’afflux massif de personnes décédées de la Covid, assurément, son rythme de travail était particulièrement intense (et lui n’a pas eu de « renforts », sinon le coup de main ponctuel de militaires pour remonter du sous-sol les cercueils qu’il préparait).

[Ref:2020-01-6852] Sur le parking du dépositoire, ces militaires qui n’avaient jamais manipulé de cercueils auparavant, transportent et rangent les cercueils dans un contener frigorifique installé pour faire face au pic de personnes décédées.

Alors oui, j’ai fait ces photos, de la façon la plus respectueuse possible à la fois des personnes décédées et des vivants qui s’en occupaient. Et oui, ensuite, j’y ai réfléchi encore et j’ai choisi de montrer ces images, parce que cela faisait du sens, parce que les morts de la Covid19 sont bien réels et qu’il a fallu des gens pour s’en occuper.


Et ces photos en ont dérangé plus d’un. Ce qui ne me dérange pas, je ne vais pas m’en cacher. La mort a été le quotidien de crise bien réel de personnes bien vivantes: les agents d’amphithéâtre, les brancardiers, personnels des pompes-funèbres, officiers de permanence et même les militaires secrétaires médicaux venus aider à déplacer les cercueils au plus fort de la crise !

Ces images, c’est un moyen de ne pas oublier ces gens-là, et pour cette raison, je ne voulais pas en détourner mon objectif.

PS: Il y a bien plus que des images de mort dans mon livre, il y a surtout le quotidien et les témoignages de soignants bien vivants, et si cela vous intéresse, il est disponible ici : Covid19 ce que veut dire être soignant

Bienvenue sur le blog Reporter-photographe: derrière les images

Ici vous trouverez des photos commentées et leurs réglages, mes derniers reportages et des anecdotes, mais aussi, des making-of, des astuces et des conseils !
Je vous souhaite une bonne lecture et pour vous tenir au courant de mon activité, n’hésitez pas à vous abonner ou à me suivre sur les réseaux !

Sandra Chenu Godefroy

Sandra Chenu Godefroy

Photographe

Spécialisée dans les images de secours, défense, sécurité, et d’aéronautique. Fille sérieuse qui se prend pas au sérieux.

J’exploite honteusement Tigrou, mon assistant en peluche, et j’adore mon métier, même si c’est pas toujours facile !